III
Battle et Leach étaient debout sur le seuil de la chambre à coucher, une pièce très vaste et très meublée. Devant eux, agenouillé sur le plancher, un agent de police manipulait avec soin un club de golf, un lourd « Niblick », sur lequel il relevait des empreintes. Sur le fer du club, il y avait du sang coagulé, auquel quelques cheveux adhéraient.
Près du lit, le docteur Lazenby, qui faisait office de médecin légiste dans le district, se penchait sur le corps de lady Tressilian.
— C’est clair comme de l’eau de roche, dit-il, se relevant. Elle a été frappée de face. Le premier coup a enfoncé la boîte crânienne et l’a tuée. Mais le meurtrier a donné un second coup, de sécurité, en quelque sorte. Vous désirez des termes techniques ?
— Merci, fit Leach. Depuis combien de temps est-elle morte ?
— Le crime a dû être commis entre 10 h et minuit.
— Impossible d’être plus précis ?
— Je préfère ne pas m’y risquer, toutes sortes de facteurs entrent en jeu et on ne pend plus aujourd’hui en fondant l’accusation sur la seule rigidité cadavérique. Pas avant 10 h, pas après minuit, voilà la certitude.
— Et c’est avec ce club qu’elle a été frappée ?
Le médecin regarda le « Niblick ».
— Probablement, dit-il. Mais c’est une chance que l’assassin l’ait laissé derrière lui, car l’examen de la blessure ne m’aurait jamais donné à penser qu’elle avait été faite par un club… Vous remarquerez que ce n’est pas le bord tranchant du fer qui a porté, mais le dos…
— Le coup a dû être difficile à donner, observa Leach.
— Sans aucun doute, si l’on a fait exprès de frapper comme ça… Mais je croirais plutôt qu’il s’agit d’un hasard…
Leach levait les bras, essayant d’imaginer et de reconstituer le geste de l’assassin.
— Bizarre, conclut-il.
— Oui, dit Lazenby, d’un air songeur. Autre chose qui ne me paraît pas moins curieux. Le coup a porté à la tempe droite. Or, l’assassin ne pouvait être que de ce côté-ci du lit, c’est-à-dire à la gauche de la victime. De l’autre côté, le mur l’aurait gêné, il aurait manqué de place.
— Ce qui signifie, fit Leach, vivement intéressé, que nous aurions affaire à un gaucher ?
— C’est un point, répondit le médecin, sur lequel je ne me prononcerai pas. Il y a trop de risques d’erreur. Je dirai, si vous voulez, que, si l’on considère l’endroit où l’assassin devait nécessairement se trouver, on a tout de suite, pour expliquer la position de la blessure, la tentation de supposer que le meurtrier était un gaucher. C’est l’hypothèse la plus naturelle, mais il en est bien d’autres. La vieille dame peut avoir tourné légèrement la tête à gauche au moment où l’homme frappait. De même, on peut avoir écarté le lit, s’être mis à gauche pour donner le coup, puis avoir tout remis en place.
— Bien invraisemblable ! dit Leach.
— D’accord, mais possible. J’ai une certaine expérience de ce genre de questions et puis vous dire qu’il est extrêmement hasardeux d’affirmer qu’un coup mortel a été donné de la main gauche. Pour ma part, je me méfie !
L’agent Jones, toujours à genoux, fit remarquer que le club était d’un modèle ordinaire, non un de ceux qu’on fabrique spécialement pour les gauchers.
— Entendu, fit Leach. Mais il peut fort bien ne pas avoir appartenu à celui qui s’en est servi pour tuer. Je suppose, docteur, que nous pouvons tenir pour acquis que le crime a été commis par un homme ?
— Ce n’est pas sûr. Si c’est là l’arme du crime, une femme peut fort bien, avec ce « Niblick » qui est très lourd, avoir administré un coup terrible.
Battle dit de sa voix calme :
— Oui, mais vous ne pouvez pas, n’est-ce pas, certifier que c’est bien là l’arme du crime ?
Lazenby se tourna vers l’inspecteur-chef pour répondre.
— Certainement pas ! Je puis seulement déclarer que ce club peut avoir été utilisé par le meurtrier et qu’il est probable que c’est bien là l’arme du crime, mais je n’irai pas plus loin. Naturellement, j’analyserai le sang qui se trouve sur le fer, pour m’assurer qu’il appartient bien au même groupe que celui de la victime, et j’examinerai les cheveux au microscope.
Battle approuva.
— Vous avez raison ! Autant faire les choses consciencieusement.
Lazenby lui lança un coup d’œil surpris.
— Vous doutez que ce soit là l’arme du crime ?
Battle s’empressa de le détromper.
— Certes non !… Moi, voyez-vous, je suis un homme tout simple : je crois ce que me montrent mes yeux. La dame a été frappée avec quelque chose de lourd et ce club est très lourd. Il y a dessus du sang et des cheveux, qui proviennent vraisemblablement de la victime. Conclusion : c’est bien l’arme du crime.
— Était-elle endormie ou éveillée quand on l’a frappée ? demanda Leach.
— Éveillée, à mon avis, répondit Battle. Il y a de la surprise dans son regard. Je dirais volontiers, mais c’est une impression purement personnelle, qu’elle ne s’attendait pas à ce qui allait arriver. Il ne semble pas qu’il y ait eu lutte et son visage ne reflète ni l’horreur, ni la peur. Je croirais ou bien qu’elle venait de s’éveiller et qu’à demi endormie encore elle ne se rendait pas bien compte, ou bien qu’elle considérait que la personne qui se trouvait devant elle ne pouvait lui vouloir du mal…
Leach dit, pensif :
— Il n’y avait aucune lumière, sauf celle de la lampe de chevet.
— Oui… Mais ça ne nous apprend rien. Cette lampe, elle peut l’avoir allumée au moment où elle a été réveillée par l’entrée de quelqu’un dans la chambre, mais elle pouvait aussi être allumée auparavant.
L’agent Jones se releva. Il arborait un sourire satisfait.
— Il y a sur ce club, dit-il, une superbe collection d’empreintes. Aussi nettes qu’on peut les souhaiter.
— Ça devrait simplifier les choses ! fit Leach, avec un soupir.
— Cet assassin est un garçon obligeant, observa Lazenby. Il laisse l’arme du crime, il laisse ses empreintes dessus. Je me demande pourquoi il n’a pas aussi laissé sa carte de visite !
— Il aura perdu la tête, dit Battle. Ça arrive…
Le docteur Lazenby sourit et annonça son départ, ajoutant :
— J’ai une malade à voir dans la maison.
— Une malade ?
— Eh oui !… J’ai été appelé ici par le maître d’hôtel avant la découverte du crime. Ce matin, la vieille servante de lady Tressilian a été trouvée inanimée dans son lit.
— Qu’a-t-elle ?
— Elle a été droguée. Une forte dose de gardénal. Elle est mal en point, mais elle s’en tirera.
— Cette sonnette, c’est pour elle ?
Battle désignait du regard le gland qui reposait sur le traversin, près de la tête de la morte.
— Oui, répondit Lazenby. Le premier geste qu’aurait fait lady Tressilian si elle avait cru avoir quelque raison d’avoir peur, c’eût été de tirer sur ce cordon. Mais elle aurait pu sonner jusqu’à demain, l’autre n’aurait jamais entendu.
— Il est probable, dit Battle, qu’on avait fait le nécessaire pour ça. Vous êtes sûr, docteur, que cette femme ne prend jamais de somnifère ?
— Je puis vous le garantir. Il n’y en a pas dans sa chambre et je crois savoir comment la drogue lui a été administrée : dans l’infusion de séné qu’elle boit, le soir, avant de se coucher.
L’inspecteur-chef se grattait le menton.
— Notre assassin, dit-il, m’a l’air très au courant des habitudes de la maison. Savez-vous, docteur, que cette affaire semble assez étrange ?
— Ça, dit Lazenby, avec un sourire, c’est vous que ça regarde !
Le médecin parti, l’oncle et le neveu restèrent seuls.
Battle réfléchissait.
— Crois-tu, demanda-t-il au bout d’un instant, que quelqu’un peut avoir manipulé ce club – avec des gants, bien entendu – depuis qu’ont été laissées dessus les empreintes qui s’y trouvent actuellement ?
— Je ne le crois pas, répondit Leach, et vous ne le croyez pas non plus. Empoigner ce club, le tenir assez solidement pour s’en servir, et ne pas brouiller les empreintes, c’est impossible ! Or, elles sont toujours là, nettes et distinctes…
— Ce pourquoi, conclut Battle, il ne nous reste plus qu’à être bien polis et à prier bien gentiment ces messieurs et ces dames d’avoir la bonté de nous donner leurs empreintes. Naturellement, on ne forcera personne ! Mais j’entends que tout le monde accepte… Et, la petite cérémonie terminée, de deux choses l’une : ou aucune de ces empreintes ne correspondra à celles du club, ou bien…
— Ou bien, nous tenons notre homme !
— Si c’est d’un homme qu’il s’agit…
— Les empreintes qui sont sur ce club, déclara Leach, sont celles d’un homme. Trop grandes pour une femme. D’ailleurs, ce n’est pas un crime de femme !
Battle en convint volontiers.
— C’est, en effet, dit-il, un crime d’homme, nettement caractérisé. Brutal, plutôt athlétique et un peu bête. Tu ne vois personne dans la maison, à qui ce signalement pourrait s’appliquer ?
— Je ne les connais pas encore !
— C’est juste. Allons les voir !
Battle se dirigea vers la porte. Il tourna la tête par-dessus son épaule, regarda le lit une fois encore et murmura :
— Je n’aime pas cette histoire de sonnette !
— Pourquoi ?
La porte ouverte, il s’arrêta.
— Cette brave dame, reprit-il, je me demande qui pouvait avoir envie de la tuer. Il y a des quantités de vieilles chipies, foncièrement empoisonnantes, qui font tout ce qu’il faut pour mériter un coup de matraque sur le crâne, mais lady Tressilian ne devait pas appartenir à cette catégorie-là. Je croirais plutôt qu’on l’aimait.
Il ajouta, après une courte pause :
— Elle avait de l’argent, n’est-ce pas ? À qui va-t-il ?
Devinant la portée de la question, Leach s’écria, tout joyeux :
— Ça y est, mon oncle, vous avez mis le doigt dessus ! Quand nous saurons ça, nous saurons tout et la première chose à trouver, c’est ça !
Tout en descendant l’escalier, Battle relisait à mi-voix une liste de noms qu’il avait notés sur un morceau de papier.
— Miss Aldin, Mr. Royde, Mr. Strange, Mrs. Strange, Mrs. Audrey Strange… Bigre ! Ce ne sont pas les Strange qui manquent !
— Autant que je sache, il s’agit des deux femmes du monsieur…
Battle sourit du coin de l’œil et murmura :
— C’est l’affaire Barbe-Bleue, alors ?
Ils entrèrent dans la salle à manger, où tout le monde était réuni. Chacun avait pris sa place à table, comme à l’habitude, mais on n’avait guère fait que semblant de manger.
Les visages se tournèrent vers l’inspecteur-chef, qui les considéra, l’un après l’autre, avec attention. Battle jaugeait son monde selon sa méthode personnelle et sans doute les intéressés eussent-ils été fort surpris s’ils avaient su dans quel état d’esprit le policier examinait leurs traits. Sa position, assez peu orthodoxe, était nette. La loi a le droit de prétendre qu’on doit tenir les gens pour innocents aussi longtemps que leur culpabilité n’est pas démontrée. Pour lui, tous ceux qui se trouvaient de près ou de loin, mêlés à une affaire de meurtre, il les regardait comme des assassins possibles.
Ses yeux s’arrêtèrent un instant sur chacun. Mary Aldin occupait le haut bout de la table. Elle était très digne, très droite, un peu raidie. Près d’elle, Thomas Royde bourrait tranquillement sa pipe. Audrey, sa chaise un peu repoussée en arrière, fumait, sa cigarette d’une main, sa tasse de café de l’autre. Nevile, l’œil fixe, allumait sa cigarette. Son briquet tremblait légèrement. Kay avait posé ses deux coudes sur la table. On la devinait très pâle sous son maquillage.
Ce que Battle pensait ? Voici…
« Celle-ci, ce doit être miss Aldin. Une cliente qui ne perd pas son sang-froid, j’en jurerais. Une femme de tête, qui se tient sur ses gardes et qui ne se laissera pas démonter. Le type à côté d’elle, c’est un ours. Il a un bras en pâté de foie, une figure impénétrable et il souffre, c’est probable, d’un complexe d’infériorité. À côté, une des épouses, j’imagine. Elle est morte de peur, aucun doute là-dessus. Et elle a une drôle de façon de tenir sa tasse. L’autre, c’est Strange. Je l’ai déjà vu quelque part. Il a les nerfs en pelote et il ne se sent pas très rassuré. Quant à la rouquine, là-bas, c’est une sauvage. Un tempérament du tonnerre, je présume, mais de la cervelle également ! »
Tandis que Battle évaluait ainsi les hôtes de la Pointe-aux-Mouettes, Leach leur adressait un petit discours de ton très officiel.
Sur sa demande, Mary Aldin nomma tout le monde.
— J’ajoute, déclara-t-elle ensuite, que cette triste affaire nous a tous bouleversés, mais que nous avons tous le désir de vous aider de notre mieux.
Leach montra le club qu’il avait jusqu’alors tenu caché derrière son dos.
— Pour commencer, dit-il, quelqu’un de vous connaît-il cet objet ?
Kay poussa un petit cri.
— Mon Dieu ! s’écria-t-elle. C’est avec ça que…
La voix lui manqua pour aller plus loin.
Cependant, Nevile s’était levé et venait vers les policiers.
— On dirait, fit-il, que c’est un de mes clubs. Puis-je le voir ?
— Sans doute, répondit Leach. Maintenant, vous pouvez même le toucher…
Le mot « maintenant », qui donnait à la phrase un sens particulier, ne provoqua aucune réaction.
— Je crois, décida Nevile, après un rapide examen, que c’est un de mes « Niblicks ». Je puis vous donner une certitude tout de suite, si vous voulez bien m’accompagner.
Il les conduisit à un grand placard, qui se trouvait dans le hall, sous l’escalier. La porte ouverte laissa apparaître un monceau de raquettes de tennis et Battle se souvint aussitôt de l’endroit où il avait vu Nevile.
— Vous avez joué à Wimbledon ? demanda-t-il.
Nevile tournant la tête, répondit :
— Oui. Vous aussi ?
Battle réprima un sourire.
Nevile, cependant, écartait les raquettes pour extraire du placard deux sacs de golf, qui s’appuyaient sur des engins de pêche.
— Nous ne sommes que deux, ici, à jouer au golf, expliqua-t-il. Ma femme et moi. Et ce club est un club d’homme.
Il passait en revue ceux que contenait son sac. Il y en avait une quinzaine.
« C’est, pensait Leach, un champion qui se prend au sérieux et je ne voudrais pas lui servir de « caddie » !
— Je le disais bien, conclut Nevile, c’est un de mes « Niblicks ». Fabriqué par Walter Hurson, à Saint-Esbert.
— Merci, monsieur Strange, dit Leach. Voilà une question réglée.
— Ce qui me surprend dans cette affaire, reprit Nevile, c’est que rien n’ait été volé et que rien ne permette plus de dire que quelqu’un s’est introduit dans la maison !
Il y avait dans sa voix une note d’étonnement, mais aussi une évidente inquiétude. Il poursuivit :
— Les domestiques sont tous des braves gens incapables…
Leach l’interrompit doucement :
— Je parlerai d’eux avec miss Aldin. Mais peut-être vous serait-il possible de nous donner le nom des notaires de Lady Tressilian ?
— Certainement, répondit Nevile. Askwith et Treslawny, à Saint-Loo.
— Je vous remercie. Nous nous mettrons en rapport avec eux pour savoir ce que deviennent les biens de la défunte.
— Ce sont ses héritiers que vous voulez connaître ?
— Ses héritiers, son testament, tout…
— De son testament, dit Nevile, je ne sais rien. Mais, à ma connaissance, elle n’avait pas grand-chose à léguer. Par contre, je puis vous renseigner sur le gros de sa fortune…
— C’est ce qui nous intéresse.
— Tous les biens me reviennent, à moi et à ma femme, en exécution des dispositions testamentaires de feu sir Matthew Tressilian. Lady Tressilian n’en avait que l’usufruit.
— Parfait ! dit Leach.
Il avait parlé très lentement, détachant les syllabes et laissant entre les deux un intervalle de plusieurs secondes. Son regard, posé sur Nevile, faisait songer à celui de l’amateur qui vient de découvrir une pièce rare à ajouter à ses collections. Nevile, agacé, cligna des yeux.
Cependant, Leach, très aimable, continuait :
— Avez-vous quelque idée, Mr. Strange, de l’importance de cet héritage ?
— Je ne saurais vous donner de but en blanc, un chiffre précis, mais je crois qu’on peut compter autour de cent mille livres…
— Pour chacun de vous ?
— Ah, non !… Pour nous deux !
— C’est une jolie somme !
Nevile sourit et dit posément :
— Je tiens à souligner que mes revenus me permettent de vivre largement sans souhaiter la mort de ceux dont je suis appelé à hériter.
L’inspecteur Leach parut choqué de l’interprétation que Nevile semblait donner à sa dernière remarque, mais il ne répliqua pas et la conversation en resta là.
Les trois hommes regagnèrent la salle à manger, où Leach prononça son deuxième discours de la journée. Il s’agissait, cette fois, de la prise des empreintes digitales. Il expliqua que c’était là simple routine policière et qu’on ne pouvait examiner utilement les empreintes relevées dans la chambre du crime que si l’on avait la possibilité de les distinguer de celles des hôtes de la maison. Personne, d’ailleurs, n’éleva d’objection et tout le monde s’achemina en troupeau docile vers la bibliothèque, où l’agent Jones attendait, avec son rouleau encreur, son tampon et ses fiches toutes prêtes.
Battle et Leach, cependant, commençaient leurs interrogatoires.
Ils appelèrent d’abord les domestiques.
Hurstall expliqua comment, le soir, il fermait la maison. Il certifia qu’au matin il n’avait rien trouvé d’anormal. Rien n’avait été touché, personne certainement n’était entré. Il précisa que la porte de la rue était fermée à clé. Hier, par exception, il n’avait pas mis le verrou. Mr. Nevile, qui passait la soirée à Easterhead Bay, ayant annoncé qu’il rentrerait tard.
— Savez-vous à quelle heure il est revenu ?
— Oui, monsieur. Il était autour de 2 h 30. Il devait y avoir quelqu’un avec lui, car j’ai entendu qu’on parlait. Puis, il y a eu le bruit d’une auto qui s’en allait et j’ai entendu la porte se refermer et Mr. Nevile monter l’escalier.
— À quelle heure était-il parti pour se rendre à Easterhead Bay ?
— Vers 10 h 20. J’ai entendu la porte claquer…
Leach ne voyant pas pour l’instant d’autres questions à poser au maître d’hôtel, ils passèrent aux autres domestiques. Tous avaient tendance à être nerveux, voire un peu paralysés par la peur, mais pas plus qu’il n’était naturel, étant donné les circonstances.
Au total, les deux hommes n’avaient pas tiré grand-chose du personnel quand ils renvoyèrent à ses fourneaux la petite aide-cuisinière hypernerveuse qui avait clos le défilé.
Leach, perplexe, consulta son oncle du regard.
— Fais revenir la femme de chambre, dit Battle. Pas celle qui a des yeux en boules de loto… L’autre, la grande, celle qui a la voix comme un filet de vinaigre… Elle sait quelque chose…
Emma Waldes aurait préféré être ailleurs. Ce qui l’inquiétait, c’était que, cette fois, elle n’était plus interrogée par « le petit jeune », mais par l’autre policier. Il l’intimidait, celui-là, avec ses épaules carrées et son visage sévère.
Pourtant, c’est d’un air bonhomme qu’il lui parla.
— Miss Waldes, dit-il, je voudrais vous donner un conseil. Il ne sert à rien, voyez-vous, de cacher quelque chose à la police. On se fait mal voir et c’est tout de qu’on gagne… Vous me comprenez ?
Emma Waldes protesta avec indignation, mais sans conviction.
— Je n’ai jamais…
Il éleva son énorme main dans un geste d’apaisement.
— Voyons, Miss Waldes, voyons !… Vous avez vu ou entendu quelque chose, j’en suis sûr. J’aimerais savoir quoi.
— Je n’ai pas exactement entendu… C’est-à-dire que je n’ai pas pu faire autrement que d’entendre… Mr. Hurstall, d’ailleurs, a entendu aussi… Mais, il n’y a pas de doute, ça n’a rien à voir avec le crime !
— C’est très probable !… Mais dites-nous tout de même de quoi il s’agit…
— Eh bien ! voilà !… Je montais me coucher. Il était un peu plus de 10 h et je venais d’aller mettre une boule d’eau chaude dans le lit de Miss Aldin… Il lui en faut une, été comme hiver… Alors, forcément, je passais devant la porte de Madame…
— Continuez !
— Alors, je les ai entendus, elle et Mr. Nevile… Et c’était une vraie prise de bec ! À celui qui crierait le plus haut, on aurait dit ! Une dispute, quoi !
— Vous ne vous rappelez pas ce qu’ils disaient ?
— Mon Dieu, non !… Vous comprenez, monsieur, je n’écoutais pas… Ce qui s’appelle écouter.
— Bien sûr… Mais vous pourriez tout de même avoir entendu quelques mots…
— Madame disait qu’il y avait des choses qu’elle ne tolérerait pas dans sa maison et Mr. Nevile disait : « Je vous interdis de dire du mal d’elle ! Je vous l’interdis !… » Il était très monté, c’est sûr !
Après avoir vainement essayé d’obtenir d’elle d’autres précisions, Battle libéra Emma Waldes.
— Jones, dit Leach, devrait maintenant être en mesure de nous parler de ces empreintes…
— Qui est-ce qui s’occupe des chambres ? demanda Battle…
— Williams. Un type sérieux, qui n’oubliera rien.
— Tu as interdit l’accès des chambres ?
— Oui. Jusqu’à ce que Williams en ait fini…
La porte s’ouvrit à ce moment : la tête du jeune Williams se montrait dans l’entrebâillement.
— Monsieur, annonça-t-il, il y a quelque chose que j’aimerais vous faire voir. C’est chez Mr. Nevile…
Battle et Leach le suivirent dans la chambre de Nevile. Il y avait sur le parquet un petit tas de vêtements. C’était un complet bleu marine : veston, gilet et pantalon.
— Où avez-vous trouvé ça ? demanda Leach.
— Dans un coin de la garde-robe… En tas, par terre… Et, monsieur, regardez ça !
Ayant ramassé le veston, il attirait leur attention sur l’extrémité des manches.
— Vous voyez ces taches sombres, monsieur ?… Si ce n’est pas du sang, je me fais naturaliser Hollandais !… Et là, plus haut, c’en est encore !… Ça a dû gicler !
Battle émit un petit grognement, s’écarta un peu et dit :
— Il faut convenir que les choses vont plutôt mal pour le jeune Nevile. Il y a d’autres vêtements dans cette chambre ?
— Un complet gris à rayures, monsieur… Celui qui est là, sur le dos de la chaise…
Williams ajoutait :
— Vous avez remarqué, monsieur, que c’est tout humide par terre, près du lavabo ?
— Comme s’il avait dû faire très vite pour laver le sang qu’il pouvait avoir sur lui ?… Peut-être… Mais c’est tout près de la fenêtre et il a certainement plu dans la chambre…
— Vous croyez, monsieur ?… Une mare pareille ?
Battle se taisait. Un tableau s’imposait à son esprit : celui d’un homme qui dépouillait en hâte ses vêtements tachés de sang pour les cacher au fond d’un placard, avant de laver à grande eau ses mains et ses bras nus.
Son regard se porta sur la cloison.
Williams répondit à la question muette de l’inspecteur-chef :
— C’est la chambre de Madame, monsieur. La porte est fermée.
— Fermée ? De ce côté-ci ?
— Non, monsieur. De l’autre côté.
— De son côté à elle ?
— Oui, monsieur.
Battle réfléchit un instant et dit :
— Nous allons revoir le maître d’hôtel.
Hurstall était nerveux. Leach s’adressa à lui d’une voix sèche et cassante.
— Pourquoi, lui demanda-t-il, ne nous avez-vous pas dit que vous aviez, hier soir, entendu Mr Strange et lady Tressilian se disputer ?
Le vieil homme écarquilla les yeux.
— La vérité, monsieur, c’est que je n’y ai pas pensé ! D’ailleurs, ce n’était pas ce qu’on peut appeler une dispute… Tout au plus une petite discussion amicale…
Leach résista à la tentation de dire : « Tu m’as l’air d’une petite discussion amicale ! » et posa une seconde question :
— Hier soir, à table, comment Mr. Strange était-il habillé ?
Comme Hurstall se taisait, Battle dit négligemment :
— Bleu marine ou gris à rayures ? J’ai idée que quelqu’un pourra nous renseigner si vous ne vous souvenez pas.
— Je me rappelle. Il avait son veston bleu.
Et, soucieux de rétablir tout de suite le prestige de la maison, le maître d’hôtel ajouta :
— Il a été entendu, au début de la saison, qu’on ne s’habillerait pas pour le dîner. On sort souvent dans le jardin, après le repas du soir… Alors…
Hurstall venait de quitter la pièce quand Jones y entra. Il paraissait très excité.
— Alors ? fit Leach.
— L’affaire est dans le sac, monsieur ! J’ai toutes les empreintes et il y en a qui collent !… Évidemment, je n’ai pas eu le temps d’y regarder de très près, mais je suis sûr de mon coup…
— C’est-à-dire ?
— Celles qui sont sur la crosse du club, monsieur, ont été laissées par Mr. Nevile Strange.
Battle se renversa dans son fauteuil.
— Eh bien ! conclut-il, il me semble qu’il n’y a plus qu’à s’incliner !